0
Lyon/Rhône-Alpes-Auvergne
06 89 86 76 06
a la une
Découvrir
Acheter
revue mytoc
La revue
de mytoc.fr
Lire notre revue

Juliette Binoche rend hommage à Barbara avec délicatesse et profondeur. Un superbe spectacle à découvrir à l'Auditorium de Lyon. mytoc.fr a assisté à la première lors du Festival d'Avignon cet été.

Barbara sous le charme de Juliette Binoche

Elle aurait aimé, Barbara. Elle aurait même adoré cette soirée magique. La nuit, au coeur d’Avignon. Un espace d’abord. La cour d’un lycée comme on n’en fait plus. Saint Joseph, monument sublime des années 1850. Une majesté à ciel ouvert et une intimité. Un public aussi, silencieux, respectueux. Rare.
Une autre planète. Idéal pour consacrer la rencontre de deux caractères. Au sens pur, deux personnages. Une chanteuse et une comédienne. Deux stars si sensibles malgré la lumière, qui se sont données rendez-vous. Magie du spectacle. Pas un hasard bien sûr. Entre ces deux là, c’est une longue histoire. Un grand amour.
«A peine le jour se lève que tu cherches ma main…». Ce sont les premiers mots de cette soirée. Lumière douce au ras du sol. Un minuscule piano en bois clair et son pianiste. Quelques notes fragiles. Et une voix. Elle parle, chantonne, murmure. Puis surgit des ténèbres, se rapproche. Teint pâle, tout en noir, cheveux déliés. Un long pantalon très aérien qui frisonne dans la brise en défiant la canicule. Allongée sur le sol, pieds nus, elle danse. On rêve. «Bonne nuit mon amour !»
Et puis l’homme traverse la scène d’un pas lent et mesuré. Lui aussi tout en noir et pieds nus. Il s’approche du piano, le vrai, le grand. Recouvert d’un tissu feutré. Il dévoile le clavier d’un geste timide, le caresse, puis s’assoit et l’effleure. Mélodie sensible. «Ah Pierre, tu es là, il faut rentrer du bois, il commence à faire froid…» La voix de Juliette se faufile.
Et puis tout à coup un échange très vif entre ces deux fantômes. L’amour évidemment.
- C’est la première fois…
- Comme chaque fois !
Elle s’insurge : «Ne touche pas à mon piano, ne touche pas mon silence». Trop tard. On est sous le charme. Barbara aussi. Sous le charme de cette formidable comédienne qui, en quelques minutes, réussi un exploit : attraper son idole.
- Ne touche à rien, parti plus loin…
Elle s’approche du public : «Vous êtes tout !». Puis d’un geste, déshabille son piano, troisième personnage de cette incroyable performance qui met en scène textes et musiques de la princesse disparue.
On a alors droit à un solo. Göttigen. Puis le pianiste parle. Les mots de Barbara.
Il y a toujours un problème de piano… «Moche, mal accordé, tabouret…». Et il invoque Brel qui un jour a «pissé dans un piano» pour protester. Avant de glisser dans un soupir : «Je ne suis pas un tyran mais exigeante».
Juliette sourit. Elle et elle. Fusionnelles. Et on plane avec elles au milieu des étoiles.
«Je ne sais pas dire je t’aime. Je l’ai dit tant de fois pour rire… Je n’ose pas».
Qui parle ? La magie s’installe, en profondeur. «Au piano je pourrai te le dire». Le musicien accompagne ce moment. Emotion. Si mi la sol do sol fa. Léger et si grave. Elle chante. Très loin d’une simple imitation de boulevard. Une voix forte, toujours au bord du demi-ton, de la nuance, du silence. Et puis il y a cette virgule musicale qu’elle finit par apprivoiser. Frisson dans la cour du lycée.
Voile noir, lumière bleue. «J’ai eu tort, je suis revenue dans cette ville où j’ai passé mon enfance…». Elle chante encore, dos au public. Belle silhouette. Sensuelle.
Tout à coup, lueur orangée. Ils déambulent lentement sur scène.
La mort de son père, pervers, en fuite depuis des années. Elle raconte. Accident. «Je m’en veux d’être arrivée trop tard. Je n’ai jamais oublié tout le mal que tu m’as fait Mais mon grand regret c’est de ne pas avoir pu lui dire aussi : je te te pardonne. Je m’en suis sortie puisque je chante». Et le piano fredonne délicatement. Deux carrés de lumière. Lui et la belle.
«Hop-là !». Elle se lève. Enfile des talons argentés. Cabaret, rythme et froufrous. Une autre Juliette, une autre Barbara.
«Je n’ai pas de tête mais des jambes !».
Alors elle raconte : «Un soir j’ai décidé de me prostituer, je suis descendue dans une rue transversale…». On a alors droit à un numéro exceptionnel. Elle danse, se caresse, jeu de mains et de hanches, sourires et regards. Puis s’éloigne dans l’ombre, poussée par son piano.
Là on s’inquiète. Stop ! Que faire de mieux ? Mais non, le mieux est à venir. Elle s’approche du bord de scène. Face au public. Une présence incroyable. Danger.
«Je cherche un homme !» Frisson chez les hommes, chez les femmes surtout ! Silence magnétique. «Un homme, un vrai. Un homme en somme». Elle descend alors dans l’arène. Monte les gradins et saisit la main d’un spectateur : «Si tu es l’homme que je cherche…». Le pianiste accoure pour la ramener sur scène et la rebelle jette, désinvolte, à la cantonade d’un air espiègle : «Ben tant pis, à tout à l’heure».
En douceur, elle explore une autre planète. «Je l’ai trouvé devant ma porte, partout où je vais elle m’escorte. Elle revient la garce…». La solitude. Sa tunique légère frisonne dans le vent du soir. Merveilleux.
Incroyable Juliette qui, avec élégance, se juche ensuite sur le piano. Et s’allonge face à son pianiste. Droit dans les yeux. «Coeur tout blanc, genou griffé». Ses 14 ans qui surgissent. Douleur.
Nouveau saut dans l’inconnu. «Ma plus belle histoire d’amour c’est vous». Lumière rouge. Voix cassée, émotion. Enragée puis charmeuse. Elle disparait à nouveau pour céder la place à un solo endiablé de son musicien. Et rebondit devant le minuscule piano. Requiem Sida. Accompagné de petites notes fragiles. Et d’un sourire triste.
C’est fini. Une heure et demie, passée comme le vol d’un aigle noir «semblant crever le ciel et venant de nul part». Un oiseau «aux yeux couleur de nuit» disparu il y a vingt ans. Un aigle noir absent de cette soirée mais ressuscité grâce à la fée Juliette qui a su faire revivre avec un extraordinaire talent ce «pays d’autrefois».

«Vaille que vivre» avec Juliette Binoche et Alexandre Tharaud. Textes et musiques de Barbara. Collaboration artistique Vincent Huguet et Chris Gandois. Lumière Eric Soyer. 1h30. A l’Auditorium de Lyon le 27 octobre 2017.

 

Vos commentaires