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Commissaire de la Biennale d’art contemporain, Emma Lavigne présente cet événement qui se déroule au MAC et à la Sucrière jusqu’au 7 janvier. Pour elle, ce «Monde Flottant» qui présente une cinquantaine d’oeuvres porte un message politique fort. Sans pour autant «taper sur la tête» du public.

Biennale d’Art Contemporain «Se recueillir et lâcher prise»

Pourquoi avez-vous accepté ce rôle de commissaire ?
Emma Lavigne : J’ai un rapport particulier à la ville de Lyon avec des attaches familiales, tout d'abord, mais aussi parce que j'ai assisté à de nombreuses biennales. J'ai également fait de belles découvertes ici quand je travaillais à la Cité de la musique. Je me souviens, par exemple, être venue pour le vernissage de l'exposition de Laurie Anderson que j'admire beaucoup. J'y ai vu aussi des oeuvres de La Monte Young, de Morton Feldman… Je suis également venue plusieurs fois à l'occasion du festival Musiques en scène ou pour voir des spectacles de danse contemporaine. Lyon, à mes yeux, est un territoire de liberté. Et finalement, j’avais envie de rendre à cette ville ce qu'elle m'avait donné. Des expériences marquantes. Je me souviens de John Cage, à Paris, dans le temple de Boulez. Sa présence n'allait pas de soit alors qu’à Lyon, c'était justement possible. Ici, j'ai eu des déclencheurs très fort. J'aime aussi énormément les deux lieux où s’inscrit cette Biennale : le MAC, situé face au parc de la Tête d'or, avec cette scénographie de murs mouvants pour s'adapter aux oeuvres des artistes et ce bâtiment assez dingue de la Sucrière, en bord de Saône, qui suscite un imaginaire fort. J’aime aussi l'idée qu'on puisse se balader entre ces deux espaces.
Comment vous êtes-vous emparée du thème, "Moderne" de cette biennale ?
Il y a déjà eu la Biennale de Ralph Rugoff autour de ce terme. J'ai donc voulu lui répondre en reprenant une citation de Baudelaire : «Le moderne, c'est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l'art dont l'autre moitié est l'éternel et l’immobile».
Les formes abouties de la modernité ou la notion de progrès ne m'intéressaient pas, mais, au contraire, je préfère l’idée que les formes se réinventent. Certains artistes ou poètes comme Mallarmé, Debussy ou Duchamp repoussent plus loin la définition même d'une oeuvre d'art. Une oeuvre d'art peut devenir un poème, une musique…
Comment avez-vous choisi les artistes ?
C'est une démarche : on a une idée en tête, puis on échange avec les artistes, on essaie de composer avec eux… Je suis là pour que leurs oeuvres expriment le plus possible ce qu'ils veulent exprimer. J'effectue un travail de recherche et de dialogue pour orchestrer quelque chose avec tous ces artistes et partager un rêve ensemble.
Pourquoi inscrire cette biennale dans les "Mondes flottants" ?
Parce que je n'aime pas les lectures univoques. Les flux nous connectent et nous déconnectent les uns les autres. Ils sont dans une accélération permanente, nous submergent même parfois. Mais le fait de flotter, de rêver, d'imaginer est très fort. Dans ces formes de mouvance, c’est l’occasion de rentrer en résonance avec d'autres univers.
Cherchez-vous à mettre en avant des jeunes artistes ?
Oui, certains n'ont encore jamais exposé et je leur ai accordé parfois les plus grands espaces comme Yuko Mohri, jeune Japonaise à qui j'ai confié deux pièces au MAC ou Julien Creuzet à qui j'ai donné un des plus grands espaces à La Sucrière. Il y a aussi Icaro Zorbar, jeune Colombien qui n'a jamais exposé en France… C'est merveilleux de donner une chance à des artistes qu'on ne connait pas et de voir comment ils peuvent résonner avec d’autres artistes plus connus. Ou des artistes pas forcément jeunes mais qui, tout à coup, se lancent en inventant de nouvelles formes. C'est le cas de Susanna Fritscher qui a créé une oeuvre sonore. Pour elle aussi,c'est un pari, car elle continue de prendre des risques. Je ne suis pas obsédée par l'âge des artistes mais c'est important de leur donner la possibilité de créer quelque chose de nouveau. Même si quelques figures historiques les entourent ici.
Quel est le point commun entre tous ces artistes qui viennent d'horizons si différents ?
Ils viennent du Japon, d'Afrique, des Caraïbes, du Brésil, d’Argentine… Mais tous, quel que soit leur âge et leur sensibilité, réinventent des formes de façon très libre.
Considérez-vous qu'une oeuvre doit être politique comme celle de Marco Godinho ?
La fresque de Marco est politique, surtout quand on pense à la crise des migrants. Mais il avait commencée ce travail bien avant que l’actualité le rejoigne. Pour lui, c'est comme un haïku, un mantra. "Forever immigrant" est aussi un nuage qui se déplace, une poésie en action. J'aime quand il y a une forme d’ambivalence. Il y a certaine hypocrisie à se saisir de sujets trop politiques si, concrètement, on se contente d’un affichage. Ce qu’a réalisé Marco c'est une oeuvre d’art en résonance avec le monde contemporain.
Les jeunes artistes se montrent-ils plus concernés par le monde qui les entoure ?
On partage le même monde. Au musée, par exemple, il y a une oeuvre magnifique de Fernando Ortega qui représente une flûtiste jouant le Requiem de Fukushima emporté par le vent. Un vent métaphorique : comment la poésie, la musique, l'art peut résister à ces emportements. Beaucoup de jeunes artistes sont heureusement préoccupés par le monde qui les entoure !
Quel message voulez-vous faire passer avec cette Biennale ?
Un message forcément politique. Toute la biennale est bâtie sur l'idée de liberté. Liberté des formes, des artistes, de circuler, de s'envoler, de rêver… Mais il est inutile, pour cela, de montrer des camps de migrants, il y en a partout y compris à Lyon. Je suis évidemment hantée par ce qu'il se passe aujourd'hui et j'ai envie de présenter des oeuvres devant lesquelles se recueillir, lâcher prise. Il est inutile de taper sur la tête des gens pour leur rappeler à quel point le monde est noir. On le sait. Le monde continue à tourner, à flotter, à rêver. Voilà l'équilibre que j'ai recherché à travers cette biennale.

Propos recueillis par Cyrille Pac

 

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