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Difficile de rester indifférent face à ces cinq personnages qui racontent leur douleur. C’est toute la magie de cette mise en scène d’Emmanuel Meirieu qui a su effacer le théâtral pour faire vivre un beau texte. En associant images, son et lumière.

«Des hommes en devenir» Une superbe prise d’otages

«Chiens écrasés, masculin, pluriel, invariable…» 
Des mots d’abord. Le ton est donné avec cette page du dictionnaire qui s’affiche plein écran pour envahir la scène. A droite, une forme dans un rayon de lumière rouge. Un cadavre disloqué. On devine un chien. Coup de frein et une vague musicale qui déchire le silence. 
Au premier plan, un texte. Des hommes, des témoignages. Une ombre surgit, il s’approche d’un micro. Short, basket, chemise kaki, barbe et lunettes. Ray parle dans un brouillard. Houston. On devine les lumières de la ville. Il raconte sa femme qui, un soir, lui a lancé : «Maintenant Ray tu dégages». Une voix désespérée. Gros plan sur un visage blessé. Gloria, secrétaire d’un avocat, ne supportait plus ce chômeur-écrivain. Les images se croisent. Une sirène qui hurle, des flash, la circulation… On plonge au coeur d’un drame.
Et ils vont défiler, un par un, ces «Hommes en devenir». Tom, qui dirige une scierie dont l’écorceuse vient de broyer un adolescent, sous l’oeil d’un «rouquin» barbouillé au gin. Le fantôme de son fils Ben apparaît, mort quelques années plus tôt dans un accident de moto. Une phrase «d’une laideur absolue» qu’il lance à sa femme, va faire basculer sa vie. Son deuxième fils assiste à la rupture. «Trop effrayé pour pleurer». 
Mané ensuite. Tee-shirt et survêtement. Des gestes seulement. «Je ne parle pas mais je ne suis pas sourd». Accablé, il raconte lui aussi alors que les mots s’affichent au dessus du plateau. Courte séance muette. Un voleur qui arrache sous ses yeux le sac de sa femme, trainée sur le macadam par un 4x4.. Et lui, impuissant, qui tient son enfant dans les bras. «Cette nuit me colle à la peau comme le parfum de jasmin colle aux draps de notre lit». Un cri, un seul, dans un déchirement d’images et de musique. «Vorace».
C’est ensuite Vincent qui s’avance. Tunique blanche, aide soignant. Tout sourire et douceur. Mais douleur encore. Une nuit, sa femme enceinte murmure «quelque chose en moi s’est éteint». Il esquive. Accouchement dramatique. Un enfant mort né. Une petite fille. Images de l’hôpital, gros plan sur le père qui se souvient. «Le corps d’un bébé mort, tu as regardé ? Pas beau à voir». Et il évoque ses journées dans un service de grands brulés. Dur, technique. Médical. Et l’espoir qui se faufile. 
Puis tout à coup, Soiffard, pantalon noir, chemise bleu, cravate. Il chante une romance italienne. Personnage échappé d’une autre histoire…
Jusqu’au bout on est pris en otage par ces hommes qui souffrent. Ces femmes absentes mais si présentes. Et tout à coup une phrase tombe, lourde. Ses mains tremblent, il traine une jambe, il murmure, comme un choeur invisible : «Etre un homme, c’est faire en permanence l’expérience du temps».
Superbe texte, magnifiques comédiens notamment le surprenant Jérome Kircher. Et surtout une mise en scène magique. Un spectacle total, images, son et lumière. Des voix jamais théâtrales, tout en nuance et subtilité, portées par un micro planté dans un terrain vague. Emotion, humour aussi. Du rythme avec cette alternance d’acide et de sucré sur des plaies qui saignent. Et toujours ces visages cadrés serrés qui rapprochent des personnages, en perçant leur intimité.
Emmanuel Meirieu a réussi un bel exploit. Du théâtre, bien sûr. Mais l’étage au dessus. Une modernité pour reconquérir l’essentiel. Sensibilité d’abord. La vie à l’état brut. Belle prise d’otage !

«Des hommes en devenir» mise en scène d’Emmanuel Meirieu d’après un texte de Bruce Machart avec Stéphane Balmino, Jérome Derre, Xavier Gallais, Jérome Kircher, et Loïc Varraut. 1h49. Du 10 au 14 octobre au Théâtre de la Croix-Rousse.

 

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