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Génial ? On a envie de le croire. Ce quadra séduisant explore un chemin original en associant peinture, numérique et musique. Trilogie qu’il pratique en direct et en public. Avec rétroprojection.

Guillaume Delorme Le magicien du «Live Pixture»

«Le dessin c’est l’oeil, pas le poignet, pas un joli trait mais une émotion». C’est le genre de phrase qu’il vous lâche l’air de rien. Mais on le sent, ça vient de loin. Des mots qu’il appuie d’un geste, main droite qui part du coeur pour s’élever au dessus du regard. Comme un chef d’orchestre qui veut soulever sa chorale. Un élan, une conviction.
Grand, mince, visage doux, yeux noisettes qui virent au vert, front dégagé… Chemise en jean et pantalon blanc, élégance naturelle. Toujours très souriant. Il a du charme et il en use avec doigté. La quarantaine paisible. Pour un artiste, l’âge clef où tout peut basculer. Entre rêve et cauchemar. Mais lui, on le sent, il y croit. Et c’est contagieux !
Enfance classique où il ne sera pas immergé dans une ambiance artistique avec un père enseignant et une mère comptable. «Je viens du dessin», dit-il quand on convoque ses origines. Et il précise : Emile Cohl, l’école lyonnaise qui a formé une génération de crayons. Si on insiste un peu, il avoue que le dessin est «un amour d’enfance» comme s’il avait dessiné avant même de marcher. «Une attirance, une passion qui a évolué… » Il parle d’engrenage.
A une époque où les Beaux-Arts regardent avec un certain mépris le dessin académique au nom de l’art conceptuel, il choisit une école qui prend le contre-pied pour privilégier
«les fondamentaux universels». Observation et représentation. Un apprentissage technique «à l’ancienne» soutenu par une culture générale. «C’est important de savoir dessiner une pomme».
Guillaume Delorme va plonger dans cet académisme, à fond, bien sûr. Mais un prof va lui sortir la tête de l’eau. Roland Andrieu, peintre autodidacte, une des deux âmes fondatrices de cette école avec Philippe Rivière. «Il m’a beaucoup aidé à prendre conscience…» L’artiste hésite, un peu ému. Prendre conscience que la technique n’est pas un objectif mais un moyen de développer ce qu’il appelle «l’expressif». Sensibilité. Spontanéité. Un virage qui lui permet de «passer de l’autre coté».
«On peut faire du dessin juste mais sans vie. Moi je bouillonnais à l’intérieur mais je dessinais sagement avec mon petit crayon HB… Andrieu m’a bousculé. C’est lui qui m’a libéré, qui m’a fait péter un plomb… En me disant : Vous avez la technique mais après à quoi ça sert ?».
Ce qu’il traduit aujourd’hui de façon magistrale : comment basculer du 3D, le monde où on vit, dans le 2D, le dessin ?
L’apprenti va alors s’engager, à fond toujours, dans «une pratique» celle du modèle vivant. Après une révélation : alors qu’il se prépare à exposer quelques dessins, il fouille dans ses cartons. Et tombe sur une de ses toiles. Un nu. «L’anatomie était fausse, les perspectives maladroites, beaucoup de repentir… Mais il y avait un truc en plus, du mouvement. Et c’était dix fois plus vivant que tout ce que j’avais fait !». La magie du modèle vivant. «J’ai fait des nus sans tête puis je me suis mis à faire des têtes sans corps». Portraits.
Un dessinateur va le marquer, profondément. Cabu dont il célèbre le trait sobre, précis, efficace. Avec une citation : «Quand vous avez capté un regard vous avez la moitié du personnage». Guillaume se lance alors dans une démonstration enflammée sur l’asymétrie et ses mystères…
A 25 ans, ce touche à tout va devenir enseignant. Un peu jeune, il le reconnait. Ses élèves ont quelques années de moins que lui, à peine. Mais il a déjà envie de «léguer son savoir». Notamment à l’ENS, Normale. «Un bide», avoue-t-il. Ce converti à l’expressionnisme veut imposer son épreuve académique à ses disciples. «Trop dur, trop exigeant». En fin d’année, les deux tiers ont déserté. Une leçon qui va l’inciter à approfondir sa réflexion. «Je me suis dit comment leur faire comprendre en une journée ce que j’ai appris en 20 ans». Il va mettre au point «une méthode très imagée et un lexique». Objectif : «Aider ses élèves à retrouver la liberté qu’il avait à l’âge de trois ans». Une approche très psy basée sur «des séquences laboratoires qui les mettent sur le fil, cassent leur habitude, les font trébucher, dérailler». Et il privilégie le sensible, l’émotionnel, l’imagination… Avec au centre, toujours le modèle vivant, «un prétexte pour s’exprimer». Se lâcher.
Une seule exigence pour ses élèves : prendre du plaisir. Mettre en valeur un geste plus brut, plus primaire. Exagérer, déformer, tricher. On est très loin de l’académisme.
Des cours qui s’adressent à des professionnels surtout. Enseignants, d’abord. Mais aussi des peintres, des sculpteurs, des illustrateurs… «Après un stage avec moi, ils sont bloqués pendant un an et puis ils s’ouvrent et ils franchissent un cap».
Des séances hebdomadaires sur une saison. Ou des semaines intensives l’été à dix, dans le Beaujolais, au coeur d’un oasis de 30 hectares.
Mais cela ne l’empêche pas, au contraire, de cultiver une démarche personnelle très créative qui se nourrit justement de cette expérience pédagogique où il doit affronter des regards exigeants.
Très vite, lui qui a failli devenir illustrateur documentaire pour des encyclopédies, va se faufiler dans le numérique. Dès le début des années 2000. Séduit par la rapidité et la souplesse de ce média très sensitif. Il réalise d’abord des «tableaux lumineux». Dessins rétro-éclairés sur un papier spécial. Mais cet aventurier veut en profiter pour explorer «une nouvelle voie» : peindre en direct, en musique et en public, sur une palette graphique et afficher le résultat grâce à un vidéo projecteur. Une innovation qu’il signe d’une formule : «live pixture».
Le déclic ? Une expo à Dubaï où il va tester son intuition qui sera saluée par un public d’initiés. Il voulait reproduire cette performance le 8 décembre dernier à Lyon avec une comédienne et une danseuse. Annulée au dernier moment à cause des risques d’attentats.
Malgré les obstacles technologiques, il ne baisse pas les bras. «Je cherche à développer une console de live-pixture pour mettre au point un outil plus rapide, plus autonome, plus ergonomique…» Son ambition : « Effacer les contraintes», c’est-à-dire pouvoir se balader au milieu de la foule et projeter sa création sur grand écran. Sans fil évidemment.
Admirateur de Rodin, Delacroix, Schild et Klint «qui ont tous travaillé sur le vivant». Guillaume s’est rapproché des promoteurs de logiciels libres, type Linux. Il travaille aussi avec des musiciens. «Pour apporter un rythme et un dynamique à l’image». En continuant à privilégier le portrait. Et en tournant autour d’une grande question : «Comment capter le vivant ? Comment exprimer l’invisible ?».
Mais il ne se contente pas de parler. Il travaille sur le terrain, expérimente, innove.
Ce qui lui plait au fond, dans ce live, c’est le danger. «Des centaines d’heures d’entrainement pour vivre sur le fil pendant un quart d’heure». Une énorme concentration qui parfois peut «virer au nul».
Seul problème pour cet artiste : comment laisser une trace ? Une oeuvre tangible. Question existentielle ! «Vidéo, fichier numérique, tableau lumineux…», réplique Guillaume qui semble encore chercher une issue. Mais il est convaincu que son «live pixture» a l’avenir devant lui car «le partage» est une démarche efficace pour «interpeller les gens qui n’ont pas accès à la culture». Dans cet esprit, Il va tenter une expérience dans la banlieue lyonnaise. Dans un secteur sensible. Image, son et numérique contre la fatalité. Il va aussi s’immerger pendant trois semaines dans une tribu au Togo pour «une carte blanche» autour d’un thématique : «Le pacte du silence».
On le sent bien, rien n’arrêtera ce pionnier qui a compris que dans un monde de plus en plus virtuel l’art était condamné à se dématérialiser. Et pour cela il a choisi une arme, la séduction. Ce qui lui donne des airs de gourou. Mais il est le premier à se laisser enchanter par ses passions. Comme tous les séducteurs inspirés qui ont compris que pour convaincre il fallait passer par le coeur des gens !


Agathe Archambault et Philippe Brunet-Lecomte

Images (de haut en bas) : "live pixture", peinture (détail) et tableau lumineux (détail)

 

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