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Deux voisins s’affrontent autour d’une question qui les obsède : qu’est-ce qu’un juif ? Un texte tout en finesse et deux superbes comédiens. Drôle et grave.

«L’être ou pas» La vérité est dans l’escalier

«Vous êtes juif ?»
Deux hommes se croisent dans un escalier. Escalier A. Murs bleus et béton blanc au sol, lumière orangée. Cheveux grisonnants, ils sont tout en noir. L’un en veste, l’autre en pull. Lui un look de bobo désabusé, mains dans les poches, la tête du type qui ne croit plus en rien et qui feint de ne pas en être affecté en affichant une belle allure. Pierre Arditi. L’autre en gentil crétin qui gobe la moindre fadaise. Tout en rondeur et en sourires béats. Tout en aigreur aussi. Daniel Russo.
Là on craint le pire. Fallait-il confier un sujet aussi sensible à ces deux «artistes» ? Mais rapidement, le duo s’impose. Formidable Arditi qui tire son compère vers le haut. L’étage du dessus !
Et c’est parti pour une heure qui file comme une blague juive. Mais on est loin, très loin du boulevard. Grâce à un texte tout en finesse et en non-dits.
Le crétin a une femme qui le harcèle. Obsédée par les juifs, elle demande à son mari d’interroger ce voisin car Internet lui a révélé son «problème». Questions naïves. Pas du tout naïves en fait. Une ignorance qui fait l’antisémitisme. «Ma femme voudrait savoir comment ça s’attrape. Je veux comprendre pour pouvoir lui expliquer», commence le lascar. Et on a droit à tous les poncifs piochés sur Internet : l’argent, le kasher, l’influence…
«Vous êtes d’où ?», interroge Russo d’un regard méfiant. Délicieuse séquence où l’autre tente de lui faire comprendre qu’il est «Français» et de religion juive. «Enfin c’est pas tout à fait ça», ironise le suspect en glissant une allusion à sa grand-mère, «coté Auschwitz». Mais son voisin insiste avant de déraper sur Israël. Les deux lascars s’affrontent. L’un soupire, accablé. L’autre s’énerve. Mais ils deviennent complices. L’un révélant l’autre à lui-même. Et ils finissent par se promettre «un apéro ensemble» avec leurs femmes «bien sûr». La crâneuse et l’emmerdeuse. Apéro fantôme. Peu à peu, le vrai faux naïf glisse de l’antisémitisme à la fascination. Il ne pense qu’à ça, guette son voisin dans l’escalier, l’interpelle, le retient : «Encore une question, si cela ne vous embête pas… Entre voisins il faut bien s’aider».
Le plus joli moment du spectacle est sans doute quand Arditi évoque la bagarre «entre les … et les ….» ponctuant ses deux silences par un petit geste de la main, entre espièglerie et gravité. Avant de lâcher qu’entre les juifs et «les arabes, pardon les musulmans», il y a un problème qui «remonte» à 5 000 ans. Le conflit entre Ismael et Isaac, les deux fils d’Abraham. C’est l’abruti qui raconte l’ancien testament en concluant de façon magistrale : «Comme dit ma femme, quand on hait le temps ne compte pas ».
Tout est dit. Le temps de laisser le bobo interpeller le coupable, Dieu, en expliquant que toutes les douleurs du monde se résument à un «conflit éditorial», le coran, le talmud et la bible. «Un même auteur qui publie trois livres dans des maisons d’édition différentes, ça ne pouvait pas le faire !»
Dernière séquence, Russo s’est converti au judaïsme. Kipa et circoncision comprises. Son voisin du dessus lui souhaite «bonne cicatrisation». Et le converti de lui répondre que lui, au moins, est un vrai juif parce qu’il l’a décidé. Réplique superbe du juif tenaillé par les remords qui souligne ne pas avoir eu «le choix» Avant d’avouer : «Etre juif c’est être capable de l’avouer, à condition de l’être». Et de lâcher quelques mots en yiddish.
Un sujet «compliqué», comme le répète Pierre Arditi. Mais le résultat est superbe. Subtil, intelligent, sensible. Et ça ne passe pas inaperçu à une époque où Internet impose tant d’âneries sur la «question juive» !

«L’être ou pas» de Jean-Claude Grumberg avec Pierre Arditi et Daniel Russo. Mise en scène de Charles Tordjma, Au Radiant-Bellevue, 1 rue Jean Moulin à Caluire. Durée : 1h15

 

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