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Sorj Chaladon, qui a passé sa jeunesse à Lyon, a pris le risque d’écrire un roman sur une catastrophe minière des années 70. Mais il a évité le style larmoyant. En mettant en scène une étrange et belle histoire.

«Le Jour d’avant» Un mensonge aux airs de vérité

Ça commence mal. Le Nord charbonneux, son ciel gris et pluvieux, ses maisons en briques, ses «gueules noires» qui se lèvent à l’aube pour descendre en enfer… On se dit qu’on va avoir droit à du sous-Zola. Surtout avec une dédicace «à la mémoire des 42 morts à la fosse de Saint-Amé de Liévin-Lens, le 27 décembre 1974». Dix pages, vingt, trente… On hésite même à refermer ce roman mais on craque.
Un style d’abord. Simple et direct, ferme et précis. Sorj Chalandon saisit son lecteur et ne lâche plus, de «la salle des pendus» au «pain d’alouette». D’autant plus qu’on sent que, derrière le décor, se tricote une vraie intrigue. Le titre d’abord. Et des personnages saisissants comme ce Lucien Dravelle, «salaud de porion» au service de ces impitoyables patrons qui règnent sur les Houillères.
Difficile de raconter «Jour d’avant» sans casser la magie de ce livre. On va essayer quand même. C’est l’histoire d’un môme, Michel, qui adore son grand frère Joseph, mineur un peu foutraque qui chante fort, boit comme un trou, adore Steve Mac Queen. Et qui, sur son cyclomoteur, se rêve coureur automobile en hurlant «c’est comme ça la vie». Et c’est la catastrophe. Un matin blême…
Cérémonie funèbre en hommage aux 42. Grands discours des autorités en costard face aux mineurs en bleu de travail et casque blanc, qui ont déployé une banderole. «Il n’y a pas de fatalité. On veut la vérité». Le vérité justement.
Quelques jours plus tard, le grand frère, ce héros, mourra de ses blessures à l’hôpital. Et leur père se suicidera, laissant derrière lui une lettre pathétique. Un choc pour ce «tiot galibot» qui va alors quitter le pays, accablé par la douleur. Cultivant son désespoir, il va alors réunir photos, articles, tracts, affiches… sur la tragédie. Les années passent. Devenu chauffeur de poids lourd, il se marie. Mais nouveau drame, Cécile sa femme meurt. Il revient alors sur les lieux du drame. Ruminant sa vengeance contre Dravelle, le contremaître zélé, qui pour lui est responsable de ce coup de grisou.
Préparation minutieuse. Michel loue un petit appartement et déniche le porion dans un bistrot. Surprise. «Un handicapé, putain !». Il parle longuement avec lui en dissimulant son identité. Les deux hommes sympathisent mais, lui reste inflexible. Un soir, il décide de passer à l’acte.
Jeté en prison, il refuse d’abord de parler puis finit par expliquer son geste. Mais la vérité éclate. Deuxième coup de grisou.
Procès. L’accusé reste muré dans son silence. «Je ne suis pas prêt» dit-il au président de la cour d’assises qui l’interroge. Juges, avocats, témoins, psychiatres… Pendant trois jours, ils s’affrontent autour d’un mensonge qui a des airs de vérité alors que la victime elle-même s’accuse. Désarmé le procureur «habité par colère» dénonce ce « criminel» qui se prétend «victime». Face à lui, l’avocate de Michel se lance dans une plaidoirie muette ponctuée de «je ne répondrai pas» et «je ne parlerai pas»…. Superbes pages. Grand moment d’émotion.
Un beau livre, sans artifice. A lire en priorité et même à relire, une fois qu’on a la clef, pour apprécier la façon dont Sorj Chalandon a monté un habile subterfuge pour faire revivre «l’enfer des mines» qui l’a profondément touché quand il était jeune journaliste à Libération. Mais aussi pour souligner qu’il faut toujours se méfier des histoires trop belles, trop simples.

«Le jour d’avant» de Sorj Chalandon aux éditions Grasset. 332 pages.

 

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