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Le journaliste lyonnais Emmanuel Derville vient de publier un petit livre qui donne la parole à quelques grands témoins de l’histoire indienne depuis l’indépendance. Un beau travail qui permet de mieux comprendre ce peuple.

«Métamorphoses de l’Inde» Dix témoignages vécus

1,3 millards d’Indiens, aujourd’hui. Un cinquième, environ, de la population mondiale. Pourtant en France, on parle peu de ce formidable pays, qui semble si lointain. Avec «Métamorphoses», Emmanuel Derville, journaliste qui a démarré sa carrière à Lyon, apporte un bel éclairage.
Basé à Delhi où il est correspondant de nombreux médias, il n’a pas cédé à la tentation d’imposer une analyse personnelle. Au contraire, il s’est effacé en choisissant dix grands témoins, tous Indiens, qui racontent leur histoire depuis 1947 à travers dix grandes dates. Des personnalités qui ont elles mêmes vécu, aux avant-postes ces moments clefs. Militaire, sociologue, homme politique, scientifique, économiste, agent de renseignement, chef d’entreprise…
«Comment l’Inde a émergé ? Quels événements, quelles étapes l’ont marquée, fascinée, modelée depuis son indépendance ? Enfin quels défis doit-elle relever ?» En introduction, ce reporter de terrain qui a couvert insurrections, attentats, élections et conflits dans cette région très agitée, pose les questions essentielles auxquelles il a cherché à répondre en 150 pages. Et il évoque tous les défis que doit relever cet immense territoire qui affiche une croissance de plus de 7% par an : pauvreté, tensions communautaires, inégalités, relations avec la Chine et le Pakistan voisins…
Dès le premier chapitre, on se laisse prendre par le style simple, direct, avec des anecdotes, des portraits. En tête de cet ouvrage, un survivant de la partition qui a du fuir avec sa famille sa ville natale, Sialkot, alors que les musulmans commençaient à massacrer les Hindous. Déchirement. Mais il regrette cette division «qui a marqué la société indienne à jamais» en soulignant que «si la revendication pour le Pakistan n’avait pas abouti», les Indiens auraient appris à vivre ensemble malgré leur différences. Selon lui, cela aurait «freiné l’émergence du BJP, le parti de la droite nationaliste indienne» aujourd’hui au pouvoir.
Passionnant aussi ce militaire qui raconte la guerre de 1962 quand l’armée chinoise a envahit le nord-ouest, balayant les troupes indiennes en deux jours. «Une humiliation» qui va peser lourd sur les relations entre ces deux peuples qui avaient toujours entretenus des relations pacifiques depuis des siècles.
Une physicienne dénonce également de façon magistrale la «révolution verte» initiée dans les années 60 qui a massacré l’agriculture, en imposant pesticides et semences génétiquement modifiées, sous la pression des grands groupes chimiques américains. Résultat : réserves d’eau épuisées et sols moins fertiles mais aussi paysans étranglés par leur endettement. Et au final une hausse spectaculaire des importations de produits alimentaires. Avec une image forte qui symbolise cette dérive, le drame de l’usine d’Union Carbide à Bopal qui a provoqué 10 000 morts. Mais elle conclut qu’aujourd’hui une agriculture biologique émerge, moins nocive, plus créatrice d’emplois dans les campagnes et qui réduit les importations.
Tous les grands sujets sont évoqués à travers ces témoignages prenant souvent à contre-pied les idées reçues. Un sociologue démonte «la fausse bombe démographique» en pointant les méfaits de la politique de stérilisation forcée mise en oeuvre dans les années 70 par Indira Gandhi. Alors qu’un haut fonctionnaire évoque l’insoluble problème des castes, lui-même ayant été un des acteurs de «la discrimination positive» pour mettre un terme aux exclusions intolérables notamment pour les intouchables. Un expert nucléaire intervient quant à lui pour expliquer comment l’Inde s’est dotée de l’arme atomique, les ratages et les dissensions au coeur du pouvoir…
Dernier chapitre, c’est Nadan Nilekani qui prend la parole. Une star du business. Il met en avant ce qui a permis à l’Inde de devenir un acteur majeur du numérique : la décision d’IBM de quitter ce pays en 1977 car le géant américain qui avait un quasi monopole sur le marché des ordinateurs refusait d’ouvrir son capital à des investisseurs locaux. Permettant un formidable développement des micro-ordinateurs, des logiciels, de la téléphonie…
Jeune informaticien Nadan Nilekani va alors créer Infosys avec quelques roupies en misant sur l’outsourcing, la résiliation de tâches à distance. Milliardaire, il va dans les années 2000 lancer pour le gouvernement la carte biométrique Aadhaar, pour virer directement les prestations sociales sur le compte bancaire des Indiens. Une révolution qui va réduire lourdeurs, gaspillages et détournements.
On regrettera simplement qu’Emmanuel Derville n’ait pas consacré un chapitre à la culture. A peine s’il effleure le phénomène Bollywood en regrettant que ce «poncif» résume trop souvent l’image de ce pays aux yeux du monde. Et il a raison. Mais c’est dommage car il aurait pu, justement, choisir une date au début des années 2000 quand les grands producteurs de cinéma basés à Bombay ont pris le virage de la mondialisation. Ce qui aurait été l’occasion de donner la parole à un intellectuel qui nous explique les conséquences sur la vie culturelle de ce peuple. Et son impact sur les mentalités aujourd’hui.
Mais ce livre reste un remarquable travail pour découvrir l’Inde à travers son histoire contemporaine, ses forces et ses faiblesses. Quelle leçon en tirer ? Chaque témoin a sa vision. C’est tout l’intérêt de ces «Métamorphoses», une grande diversité de points de vue et un regard prospectif. Mais l’auteur se garde bien de conclure. Sûr qu’il ira plus loin le 25 septembre prochain quand il viendra présenter son ouvrage à Lyon sur la péniche mytoc.fr !

Photo : "Bollywood". Avec son livre, Emmanuel Derville cherche a démonté les clichés sur l'Inde.

«Métamorphoses de l’Inde depuis 1947, dix grands témoignages racontent» d’Emmanuel Derville aux éditions HD Ateliers Henry Dougier, 154 pages. 14,90 euros.

 

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