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Claudia Stavisky a choisi un texte magnifique d’Howard Barker pour mettre en scène les rapports compliqués entre les artistes et le pouvoir. Sujet très actuel soutenu par des comédiens convaincants et un décor superbe. Une belle réussite !

«Tableau d’une exécution», une magnifique bataille

1571, la République de Venise vient de remporter la bataille navale de Lépante face aux Ottomans. Plusieurs dizaines de milliers de morts. Pour célébrer cette victoire, le doge commande un tableau gigantesque. Et il choisit Galactia, artiste inspirée mais ingérable.
Elle se met au travail en trempant son pinceau dans le sang, «un rouge qui pue», dit-elle en annonçant la couleur : «Je veux que ce tableau soit effrayant». Le résultat est à la hauteur. «Un carnage en mer» qui met en avant la violence de cet affrontement alors que les notables de la ville souhaitent «exalter ce triomphe».
«Qu’est-ce que je vais faire de ce tableau ?», s’interroge le doge qui cherche à convaincre la peintre d’adoucir son oeuvre et, au passage, de mieux mettre en avant son frère, amiral de la flotte. Mais elle résiste : «L’acte de peindre est arrogant». Avant d’ajouter : «Ce tableau est trop puissant pour eux».
Galactia finira en prison alors que son amant, peintre médiocre, est chargé de réaliser une oeuvre plus conforme. Mais on aura droit à un final surprenant…
«Tableau d’une exécution» c’est d’abord un texte fort. Shakespearien, souligne avec justesse Claudia Stavisky. Une puissance, une profondeur aussi. Et des dialogues saisissants, notamment ce face-à-face entre une artiste enflammée et un homme de pouvoir cynique. «La prison est une confirmation de notre vilénie. C’est ce qu’attend cette jeune acharnée», murmure-t-il. Alors que l’artiste vocifère : «Pourquoi je ne peux pas dire la vérité sans qu’on me traite de soularde ?».
Un texte soutenu par une mise en scène remarquable. Au début, on est un peu sceptique. L’impression d’atterrir sur une planète étrange. Un atelier où se chamaillent deux artistes amoureux alors qu’une bataille historique vient de s’achever… On se dit : où est Venise ? Mais tout bascule, rapidement.
Un rythme d’abord, avec cette succession de séquence. Quelques secondes d’obscurité et une voix. L’atelier où défilent les modèles : un prisonnier ottoman, un marin, l’amiral de la flotte… Et Galactia qui griffonne des esquisses au milieu d’un chantier un peu irréel : une barque fracassée, trois boulets, un crâne explosé et un escalier où apparaissent les personnages.
Mais il y a surtout ce formidable tissu rouge sang qui drape la scène avec, en arrière plan, un fond de nuit noire. Symbole fort. Une mer ensanglantée où va se jouer la deuxième bataille, celle du tableau. L’évêque qui s’interroge sur la moralité de l’artiste, la crise de nerf de l’amiral qui trouve que ces mains ne sont pas assez majestueuses, les notables qui dénoncent «ce qu’il y a derrière» cette toile…
Puis tout à coup, obscurité totale. La prison. Un rayon de lumière et Galactia enchainée qui hurle : «Ici seuls les silencieux survivent».
Belle direction d’acteurs. Christiane Cohendy d’abord, dans le rôle de l’artiste. Choix judicieux. Une maturité, une force qui souligne la liberté de cette furie. Libre de son corps. Provocante, affranchie. Libre de créer et de défier le pouvoir. Elle tient la pièce. En s’appuyant sur son doge (Philippe Magnan) enfermé dans son costume, tranchant, cinglant. Un duo remarquable qui incarne de façon magistral cet éternel affrontement entre deux univers si proches et si lointains : le politique et le culturel.
Puis il y a ce final surprenant. Avec la présentation du tableau devant une foule qui se bouscule, conquise. Et le doge qui proclame : «Il faut prendre en compte ce que les circonstances exigent». Avant d’oser conclure : «Prétendre que cette oeuvre ne pouvait pas être absorbée par la République ce serait sous-estimer l’esprit de la république».

"Tableau d'une exécution", du 10 au 12 novembre au Théâtre des Célestins. Un texte de Howard Barker, mis en scène par Claudia Stavisky. Avec David Ayala, Geoffrey Carey, Éric Caruso, Christiane Cohendy, Anne Comte, Valérie Crouzet, Simon Delétang, Sava Lolov, Philippe Magnan et Mickaël Pinelli. Durée : 2h15

 

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