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Trois spectacles seront présentés à Lyon au cours de la saison culturelle par un homme de théâtre talentueux, originaire de cette ville. Notamment «Des hommes en devenir» au Théâtre de la Croix-Rousse en octobre. Interview.

Une saison lyonnaise pour Emmanuel Meirieu

Emmanuel Merieu est assez unique dans le paysage théâtral. Même s’il essaye de faire croire le contraire, avec élégance.
Une sensibilité d’abord. Enflammé parfois dans sa jeunesse mais il a muri, en profondeur. Et il s’est épanoui. Toujours une lumière au fond du regard. Des vibrations, des valeurs… Il parle vite, éternel passionné. Prêt à se lever, à se battre. Des mots qui frappent et la tête dans les étoiles.
Homme de théâtre, évidemment. Un geste qu’il s’est inventé après avoir tâtonné. Il travaille désormais «le vivant». Son obsession : faire tomber ce «mur» qui éloigne ceux qui sont sur scène et les autres, assis et silencieux, les spectateurs. Parler aux gens «en live», sans artifice théâtral, sans hausser le ton, gesticuler, sur-jouer… En cela, il est résolument moderne tout en étant ancré dans les origines de sa discipline. L’humain d’abord. Du sens, donc. Un geste qui l’éloigne de l’ordinaire ce comédien et metteur en scène.
Ecrivain aussi. Il a décidé de se saisir de grands textes et il les travaille pour leur donner de la vie. Il raconte des histoires vraies, fortes, vécues.
Un combattant enfin. 20 ans de travail à monter des spectacles. Entrepreneur donc. Pour lui, le droit et la compatibilité sont des outils familiers. Des armes. Alors il les a saisis sans hésiter. Parce que derrière toutes décisions financières, il y a un choix fondamental, artistique, où le créateur doit avoir le dernier mot.
Lyonnais, Lyon lui a refusé une consécration précoce. Eminent service qui lui a permis d’élargir son horizon en lui donnant une envergure. Cette saison et les trois spectacles qu’il présente dans sa ville natale sont une occasion de découvrir un personnage attachant. Un souffle optimiste au coeur d’un univers culturel qui affiche ses inquiétudes.

Avec trois spectacles cette saison, vous annoncez votre retour à Lyon ?
Emmanuel Meirieu : Même si je travaille aujourd’hui à Paris, je n’ai jamais quitté Lyon où j’ai passé ma jeunesse et où vivent ma famille, mes amis… L’essentiel de mon équipe aussi travaille dans cette ville où est toujours basée notre compagnie Bloc Opératoire. En fait, ces trois spectacles en quelques mois sont un hasard qui confirme que je travaille parce que je suis heureux !
Y-a-t-il un point commun entre ces trois spectacles ?
Oui, un geste : faire témoigner mes personnages. C’est ma façon de faire du théâtre. Mon obsession c’est le 4e mur qui sépare les acteurs du public. Un mur qui donne l’impression qu’ils n’ont pas conscience d’être face à des spectateurs. Voilà pourquoi, dans les pièces que je mets en scène, les comédiens parlent aux gens, droit dans les yeux, en racontant leur propre histoire. Des histoires vécues, des histoires d’aujourd’hui. C‘est là où je me démarque le plus.
C’est pour ça que vous parlez souvent de théâtre «vivant»?
Le théâtre, pour moi ce n’est pas de la télé, ni du cinéma. Mais du live, de l’humain. D’ailleurs ce n’est jamais la même chose tous les soirs. C’est ça la magie du théâtre. On respire le même air, au même endroit, au même moment. Je trouve ça bouleversant.
Est-ce une façon de vous distinguer du théâtre classique ?
Je ne fais pas mieux que le théâtre classique. Mais je travaille de façon différente.
Il y a des centaines de façons de faire du théâtre. Moi j’ai simplement trouvé la mienne qui s’inscrit dans l’esprit des groupes de paroles.
Est-ce révélateur de votre personnalité très engagée ?
Ce n’est pas à moi de le dire. Ça fait vingt que je fais du théâtre, sur un plan professionnel. Et je pense avoir trouvé un chemin qui colle bien avec ce que je suis. Pour moi, c’est la façon la plus simple, la plus drôle, la plus naturelle… de faire du théâtre.
Cela exige-t-il une démarche très différente ?
Bien sûr. Exemple, tous les comédiens que je mets en scène ont un micro. Cela peut paraitre anecdotique. Mais ça permet de faire passer des choses plus fines, d’être plus proche des gens… De restituer les nuances de la voix humaine qui est très riche. Une hésitation, une émotion… C’est de la dentelle. Et c’est beau !
Pourquoi n’écrivez-vous pas vous même vos textes ?
Quand j’ai commencé la mise en scène, j’écrivais mes textes. Puis j’ai décidé de me saisir de grands romans contemporains. Mais ce ne sont pas de simples adaptations, quelques coupes, quelques compressions. Il y a là aussi un geste. Un énorme travail de réécriture pour peser chaque mots et reconstruire une histoire. Travail difficile, long, minutieux. Exemple pour «Mon traitre» de Sorj Chalandon, je suis parti de 120 000 mots pour aboutir à 5 000 mots. Tout en respectant ce roman mais en lui donnant une nouvelle vie au théâtre.
Comment choisissiez-vous vos acteurs ?
L’histoire est essentielle. Mais ses interprètes aussi. Cela exige également un énorme travail. On cherche des acteurs comme on cherche de l’or. Il faut alors beaucoup écouter, observer…
Votre première exigence ?
Je cherche avant tout des êtres humains qui me touchent. En me posant une question simple : est-ce qu’ils seront crédibles dans le rôle. Il faut que ce soit évident, tout de suite. Il faut sentir qu’une belle relation est possible. De la douceur, de l’écoute, de la patience….
En quoi avez-vous évolué au cours de ces 20 ans de théâtre ?
J’ai vieilli ! Et je suis très heureux de vieillir car j’ai trouvé un geste qui me ressemble.
Donc je me supporte mieux ! Avec l’expérience, on devient meilleur à condition de corriger la copie, pour progresser.
Et toujours des projets en tête ?
Evidemment. Ce sont les projets qui me tirent. Aujourd’hui, je travaille sur la création des Naufragés qui sera joué hors les murs en partenariat avec la Comédie Odéon. Un texte de Patrick Leclerc qui a vécu en immersion pendant trois ans, avec des clochards. Mais je ne pouvais pas mettre en scène ces Naufragés dans un théâtre. Il fallait choisir un autre espace, la rue, un hangar, une église désaffectée… On ne sait pas encore où. En revanche on a déjà programmé une vingtaine de représentations à partir du 15 janvier prochain. Je travaille aussi sur un nouveau spectacle que je vais monter la saison prochaine : «La fin de l’homme rouge» de Svetlana Alexievitch, qui réunit le témoignage de ceux qui ont vécu la disparition de l’Union Soviétique. Là encore un texte fort, poignant… Comme les deux autres spectacles qui seront joués à Lyon cette saison : «Mon traitre» au Radiant pour la troisième année consécutive et «Hommes en devenir» au Théâtre de la Croix-Rousse.
Pourquoi avoir choisi ce thème très noir avec «Hommes en devenir» ?
C’est l’Amérique de la douleur, post Trump. Une réplique de «La fin de l’homme rouge». Six portraits-témoignages d’hommes pris dans la tourmente de leur histoire personnelle et collective, victimes d’une machine à broyer les humains. Ils affrontent le deuil, la maladie… Mais ils luttent pour continuer à vivre, ce n’est pas un enfermement. Au contraire c’est l’histoire d’une cicatrisation. Tout se déroule à l’échelle d’une ville et d’une journée. Et pour la première fois, je filme mes acteurs en très gros plans visages que je projette pour qu’on soit encore plus proches d’eux.
Pourquoi produisez-vous tous vos spectacles ?
Parce que derrière toute décision financière il y a de l’humain et de l’artistique. Ce qu’il faut protéger en priorité. Quand il reste 150 euros en caisse, il faut choisir entre un maquillage pour un comédien et de la gélatine pour un projecteur. Dans une économie contrainte, c’est essentiel de pouvoir décider. En plus, j’aime bien faire tourner ma boutique. Pas seulement sur le plan artistique. Je cherche des partenaires, humains, financiers… J’ai fait du droit, de la comptabilité. Et ça me plait. Mais cela fait des grosses journées et de petites nuits.
Une démarche originale dans cet univers du théâtre…
Dans mon métier, le théâtre subventionné, nous avons une liberté unique, extraordinaire. On nous confie des moyens sur une simple promesse. Cette confiance est précieuse. A nous de bien l’utiliser, mais chacun a sa démarche et il n’y a pas de règle. Mais cela nous permet de prendre des risques face à un public qui n’est jamais acquis d’avance.
Pourtant les hommes de théâtre semblent inquiets…
Ce n’est pas une inquiétude propre au théâtre. C'est la France qui est inquiète !
Moi aussi je me sens un peu orphelin d’une grande utopie. Alors que règne aujourd’hui la religion du pragmatisme qui abime tout. Mais rien n’est moins pragmatique que cet ultra libéralisme qui est en train de contaminer la société. Car il révèle au fond un manque de bon sens qui nous fait marcher sur la tête. Le communisme était plus pragmatique, même s’il avait un problème avec la liberté.
Vous êtes très engagé sur le terrain politique ?
Je suis passionné de politique et d’histoire. Je m’en nourris, j’essaye de comprendre. Et je restitue tout ça en racontant des histoires qui ont du sens, qui portent des valeurs. Mais l’histoire, l’humain reste au premier plan. Je ne fais pas un théâtre dogmatique. Mais dans tous mes spectacles, je mets en scène une société qui abandonne ses plus faibles.
Tout est parfait dans cet univers culturel ?
Je ne suis pas naïf. Dans cet univers du théâtre, il y des hypocrisies, des contradictions… Mais beaucoup de gens essayent. Et il y a un socle de valeurs communes très fort. Cette flamme des pionniers est toujours très présente, très vive malgré les inquiétudes. Et le théâtre reste un espace exceptionnel. Et je sais de quoi je parle. Je suis passé par la case télé et je sais que je n’y retournerai pas car c’est un monde où on a un culte de la rentabilité immédiate, où le fric a le dernier mot. Certains n’ont pas encore compris la valeur de la culture, son rôle, son importance. Alors ils parlent chiffres. Mais un beau spectacle a une autre valeur. L’homme des cavernes a créé le feu et il a peint des fresques. Ce qui souligne une évidence : la culture est un besoin vital. Mais cela n’empêche pas ceux qui ont compris ça de réfléchir et de se poser des questions.

«Des hommes en devenir» du 10 au 14 octobre au Théâtre de la Croix-Rousse.
Illustration : Tom de Thinnes

 

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