0
Lyon/Rhône-Alpes-Auvergne
06 89 86 76 06
a la une
Découvrir
Acheter
revue mytoc
La revue
de mytoc.fr
Lire notre revue

Comment raconter son enfance ? Kamel Daoud a mis en scène sa vérité. Avec un beau roman, sensible et compliqué. Pour avouer tout simplement qu’il est un vilain petit canard qui se soigne en écrivant.

«Zabor ou les psaumes» Une belle médina littéraire

Encore un écrivain qui raconte son chemin vers l’écriture, ses douleurs, ses lumières… Il fallait oser après Rilke, Juliet et les autres. Kamel Daoud n’a pas hésité. Le succès de son premier roman «Meursault contre enquête» salué par l’académie Goncourt, lui a sans doute donné des ailes pour s’envoler vers les sommets de son Djebel natal, aux portes du désert, et nous plonger dans son enfance. Une histoire tout simple qu’il a su compliquer avec un incontestable talent.
Zabor, c’est lui, n’a pas de maman. Répudiée, disparue, enterrée au loin dans sa tribu. Pauvre Zabor, il n’a même pas une image pour se souvenir. Mais un père intraitable, Hadj Brahim, égorgeur de moutons, qui a choisi une autre femme et leurs enfants terribles. 
Accusé d’avoir poussé son demi-frère dans un puits, Zabor est relégué dans «la maison du bas». Des murs nus, le silence, quelques fenêtres timides, une porte solide, une «grotte» qui devient sa chambre et une petite cour poussiéreuse où trône un citronnier «quatre saisons». C’est là que le renégat va vivre, survive, avec un grand-père muet et une tante bouillonnante, Hadjer, qui, devant sa télévision, se gave de mélos indiens pour oublier la solitude.
Un garçon fragile surnommé le «tordu» ou la «poupée», toujours à l’écart des gamins de son âge, de sa jeunesse. Pris en otage par ses émotions.
L’enfant déserte l’école où il s’ennuie «profondément» pour vivre la nuit. Il se balade dans Aboukir, contemple les étoiles, rêve de sa voisine Djemila, caresse les eucalyptus, les vignes, les oliviers… Des arbres qui l’obsèdent, papier vivant dont on fait des livres.
Après avoir avalé le Coran, il tombe sur quelques vieux romans abandonnés dans un réduit. Et il découvre un visage de femme : corps, sexe, plaisir, liberté… Tous les interdits de sa tribu. Révélation annoncée dès les premières pages : «Ecrire est la seule ruse efficace contre la mort. Les gens ont essayé la prière, les médicaments, la magie, les versets en boucle ou l’immobilité, mais je pense être le seul à avoir trouvé la solution». 
Pas simplement une idée en l’air. Dans son village, l’adolescent se rend au chevet des mourants pour prolonger leur vie en la consignant sur des cahiers d’écolier. Tout est permis dans un roman. Même de dire simplement la vérité. Sa vérité qui l’a entrainé sur le chemin de la littérature, après avoir beaucoup lu et relu en s’affranchissant de sa langue pour coloniser celle des colons.
Et puis il parle de l’islam d’une façon originale. Distancié, bien sûr car celui qui a ânonné le Coran et failli se noyer dans la radicalité, sait de quoi il parle. On ne le coincera pas en le traitant d’islamophobe. D’autant qu’il adopte un ton bienveillant, comme il se moquait gentiment de sa famille.
Un vilain petit canard, ce Zabor-Daoud dans une Algérie qui matraque son indépendance, ses enfants, son avenir. 
Sa tante va consulter un «taleb» pour tenter de chasser «le mauvais oeil» qui rode autour de son neveu. Portrait saisissant : «Je vis alors un homme jeune, assis en tailleur, souriant dans la pénombre, séducteur par excès (…) L’homme écouta avec le soin nécessaire pour justifier ses honoraires, m’enjoignit de me rapprocher, puis se courba sur moi et son visage me mit encore plus mal à l’aise. Un visage hésitant entre les genres, doux et imberbe comme celui d’une femme mais avec ce rictus dominant de mâle dissimulant la lubricité derrière un faux enjouement. Il avait la fine moustache de son âge, mais des joues roses d’une sensualité gênante». Tout est dit. La magie des mots.
Ce qui frappe dans ce livre, c’est un style. Une véritable médina littéraire, avec ses ruelles encombrées, ses impasses obscures, ses terrasses ensoleillées… On se balade entre ses interminables parenthèses en italiques, ses petites questions pointues, ses mots qui s’empilent sans verbe et tout à coup ses portraits ciselés débordant d’adjectifs sensuels et colorés. Son chien qui lui parle à l’oreille, des psaumes qui se faufilent, la poésie aussi qui surgit .… 
Un livre qu’il faut prendre le temps de lire. Sans attendre un final flamboyant. Une méditation paisible, pacifique, pour reconquérir un passé aux frontières de l’imaginaire. Le regard d’un enfant qui a perdu son innocence. Et d’un homme qui cherche à renouer avec ses origines. 

«Zabor ou les psaumes» de Kamel Daoud aux éditions Actes Sud, 329 pages, 21 euros.

 

Vos commentaires