0
Lyon/Rhône-Alpes-Auvergne
06 89 86 76 06
a la une
Découvrir
Acheter
revue mytoc
La revue
de mytoc.fr
Lire notre revue

Six ans de travaux pour déplacer 2,5 millions de documents. Un chantier énorme mais indispensable pour moderniser le silo de la Bibliothèque Municipal de Lyon. Visite guidée avec le directeur Gilles Eboli.

BML Un gigantesque ouvrage

«C’est le plus gros chantier en France depuis le transfert des documents de la Bibliothèque National de France.»
Gilles Eboli, le directeur de la Bibliothèque Municipale de Lyon est sur le pied de guerre. Car le silo, une tour de 17 étages installée dans le quartier de la Part-Dieu, va être entièrement rénové. Objectif : assurer la conservation des 2,5 millions de livres et de documents. 60 km de rayonnages, 10 km au sol. «Nous n’allons pas agrandir ce silo mais le moderniser», précise le directeur. Et surtout le mettre aux normes : désamiantage d’abord, sytème d’aération… L’occasion également de réorganiser cet espace, pratiquement saturé aujourd’hui. Un chantier qui doit démarrer en avril prochain et se prolonger sur six ans. Budget : 13 millions d’euros financés par la ville de Lyon et l’Etat.
Avant de faire visiter le silo, inaccessible au grand public, Gilles Aboli revient sur l’histoire de ce bâtiment. La première bibliothèque lyonnaise était installée dans le quartier de Saint Jean. 400 m2. «Indigne de la ville». Le directeur de l’époque va donc convaincre le maire, Louis Pradel, qui envisage de créer le quartier de la Part Dieu. En lui proposant de construire une nouvelle bibliothèque avec un silo pour stocker des archives. Mais la place manque. L’architecte, Jacques Perrin Fayol, propose de construire une tour de 17 étages recouverte de milliers de plaques de céramiques. «Un projet fou» finalement inauguré en 1972. Pour illustrer son propos, Gilles Eboli présente une maquette en bois conservée dans une boite transparente. «Aujourd’hui, ce silo fait la renommée de la BML car peu d’établissement en France peuvent conserver autant d’archives»

Gilles Eboli a l’expérience de ce genre d’opération. Quand il dirigeait la Bibliothèque de Nîmes, il a déjà du gérer ce genre de déménagement. «Le plus gros travail, c’est la préparation. Qu’est ce qu’on prend, pour le mettre où ?» Aujourd’hui, l’équipe réfléchit au «silo idéal». Un chantier gigantesque pour reclasser plus de 40 ans d’archives. Et une question centrale : que garder ? «On supprime tout ce qu’on a en plusieurs exemplaires. Des ouvrages qu’on donne à des associations ou qu’on vend lors de braderies. On retire aussi des documents obsolètes qui présentent peu d’intérêt». Avec la numérisation, la marge de manœuvre est plus grande. «Garder l’intégralité des exemplaires du Monde depuis sa création n’est pas un axe de conservation essentielle, tout est accessible sur internet.» Même chose pour le Journal Officiel. Mais pas question de faire le grand ménage. «Il faut être vigilant car ce silo c’est la mémoire de Lyon», souligne Gilles Eboli. «Avec des domaines d’excellence comme la gastronomie ou les marionnettes».
Première étape, installer une «base vie» au pied de la tour et mettre en place un nouveau monte-charge pour déplacer les documents à l’intérieur du silo. Un premier étage va être complètement vidé. Près de 10 kilomètres de collections qui devraient être stockées aux Archives Départementales. «Leurs bâtiments sont neufs et conformes à une bonne conservation. Ce qui devrait permettre la consultation de ces ouvrages durant les travaux.»

Pour prendre conscience de l’ampleur du chantier, visite du silo. 11e étage d’abord, celui qui va être déplacé en premier. Un ascenseur silencieux. Murs vieillots, sol en lino vert, néons éblouissants. Années 70. Une porte. Il faut un badge pour entrer. A l’intérieur, des dizaines d’étagères remplies d’ouvrages de la fin du XIXe, début du XXe siècle, dont l’oeuvre complète de Diderot et de Musset. Certains portent des gommettes vertes. Ce sont ceux qui ont été numérisés par Google. Ceux en rouge sont trop abimés pour subir cette épreuve. D’autres sont rangés dans des boites bleues pour les protéger. Le déménagement va se faire sur des armoires roulantes, «pour éviter d’abimer les livres et de perdre l’ordre de classement».
Au milieu des étagères, quelques fiches en plastique noir. «Des fantômes». Gilles Elboli explique : «Quand un ouvrage est emprunté, on met cette fiche pour se souvenir où il était rangé». Sur chacune, une date, un titre et le nom de l’emprunteur. Parfois célèbre. «Secret défense».
On enchaine avec le 16e étage. Même alignement impressionnant d’étagères. Des milliers de livres anciens. Une bonne partie provient du fonds des Jésuites. Classement thématique. Premier rayonnage : la littérature latine. Certains ouvrages sont entourés de morceaux de papier cartonné, prêts à être déplacés sur des chariots à roulettes. En face, plus de 80 000 vinyles appartenant à France 3. Gilles Aboli s’amuse de certaines pochettes un peu kitchs. Un des conservateurs semble un peu préoccupé. Le thermomètre affiche 23° alors que la température doit être comprise entre 16 et 20°. Tandis que le taux d’humidité est de 42%. Trop bas. L’idéal : 55%. «Quand il fait trop sec, les ouvrages du XIXe siècle risquent de se détériorer plus vite car la plupart sont en papier fabriqué à base de bois, donc de moins bonne qualité. C’est aussi dangereux pour les enluminures car la peau des couvertures se rétracte et la peinture s’effrite». Un sujet sensible à la BML. En 50 ans, des accidents ont déjà eu lieu, notamment des incendies. Mais les équipes sont formées à réagir vite, en déclenchant un système qui injecte du gaz pour faire baisser de taux d’oxygène. Ce qui bloque la combustion. En évitant d’utiliser l’eau donc de mouiller les ouvrages.

Pour conclure, Gilles Aboli propose de découvrir «le trésor» de sa bibliothèque. 5e étage. La seule porte du silo qui s’ouvre avec des clés. Quelques uns seulement ont accès à cette salle où sont stockés les documents les plus précieux. Pas question qu’ils sortent de cette chambre forte. Quatre conservateurs escortent la visite. Ils portent des gants blancs pour manipuler les ouvrages. Comme ce livre du 9e siècle, incroyablement bien conservé. Un manuscrit du Diacre Florus qui assistait les évêques de Lyon. Parchemin dont il n’existe plus que quelques dizaines d’exemplaires. On découvre aussi une «bible cathare» du 19e. «Le nouveau testament écrit en occitan, un ouvrage très rare». Sur une grande table blanche défile des documents exceptionnels : un livre d’histoire de la fin du Moyen-Age où chaque page est illustrée à la main, des poèmes en latin sur les guerres de religion où les Protestants sont caricaturés en singes, les contes de Charles Perrault édité en 1865… Et les «Calligrammes» d’Apollinaire qu’il faut conserver à l’abri de la lumière car le papier est très fragile.
100 000 euros de subventions sont versées par la ville de Lyon chaque année pour l’acquisition de nouveaux ouvrages et leur conservation.
La BML possède également dans ses archives des manuscrits originaux, comme ceux de Louis Calaferte. Plus de 1 000 feuillets illisibles tant l’écriture à la plume est minuscule. Mais aussi une correspondance entre l’éditeur lyonnais Marc Barbezat et l’écrivain Jean Genet quand il était interné pour vol de livres. Echanges courtois au départ puis plus tendus vers la fin. Genet réclamant davantage de papier pour pouvoir continuer à écrire.
A cet étage sont aussi stockées des photos. Que des originaux. Brassaï et ses plaques de verre gravées, André Kertesz et ses anamorphoses du corps de la femme… Mais également une série de portrait de Robert Doisneau. La Bibliothèque a hérité de ce fonds photos en 1994. Des oeuvres qui sont prêtées à des musées ou lors d’événements comme la Biennale de Venise.
Pour le public, la bibliothèque a mis en place il y a quelques année une «artothèque». Pour permettre aux abonnés d’emprunter des oeuvres d’art pour les exposer quelques semaines chez soi. Idéale pour démocratiser l’art contemporain. Parmi les prêts possibles, «Datcha project» de Melik Ohanian, qui a reçu le prix Marcel Duchamp en 2015. Une image du fils de Najah tenant un chameau. Ou encore une affiche annonçant l’exposition d’Yvon Lambert. Une oeuvre très graphique à la craie noire qui interpèle sur le rôle de l’écriture. Au total, plus de 700 pièces mises à la disposition du public. Pour que le silo ne reste pas simplement un lieu de mémoire mais aussi de transmission.

Après le silo, d’autres travaux devraient démarrer pour rénover la bibliothèque elle-même. «Un bâtiment de 5 000 m2 des années 70 qui ne répond plus aux attentes des lecteurs. On a besoin d’espaces de débats, de créer des lieux de vie…», explique Gilles Eboli. Une bibliothèque du XXIe siècle, connectée et conviviale. «Pour repasser devant Birmingham», s’amuse le directeur, un peu froissé de s’être fait doubler pour quelques centaines de m2 supplémentaires. Provisoirement.

Philippe Brunet-Lecomte et Nadège Michaudet

 

Vos commentaires