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Plus de deux heures pour mettre en scène, un suspens. Celui de la jeunesse qui entre dans la vie. Le regard d’un prof, légèrement désabusé. Cinéma évidemment !

«Mes provinciales» Une regard impitoyable sur la jeunesse

Chef d’oeuvre, proclament les uns. Fumeux, grognent les autres. Pas si simple.
L’histoire ? Toute simple, banale presque. Etienne, 20 ans, quitte Lyon pour «monter» à Paris. Abandonnant son territoire, sa fiancée Lucie et sa petite famille, pour des études de cinéma. Etrange Rastignac.
Une tête d’abord. Andranic Manet jeune talent qui interprète un personnage compliqué de façon magistrale. Grand, une carrure à la Depardieu. Cheveux longs, nez imposant…. Massif mais tout en finesse, réserve et silence. Pas de gesticulations ni d’outrances. Mais un regard sombre, profond. Un sourire triste et doux. Spectateur paralysé par le doute.
Il tient ce film en incarnant avec justesse une question clef : que vas-tu faire de ta vie Etienne ?
C’est le «suspens» de ces 137 minutes, en noir et blanc, bien sûr. Choix pas tout à fait innocent pour mettre en scène la jeunesse, passage sensible vers la maturité. Du théorique au concret, à l’engagement. Un film noir et gris plutôt, marqué par une économie de lumière qui souligne que l’optimisme est absent dans cette phase délicate, à part pour les étourneaux.
Première rencontre : Valentina, sa colloc qui l’interpelle. «Tu aimes bien t’amuser ?» Silence d’Etienne qui finit par soupirer : «Je crois…». Tout est dit ! Il va alors enchainer les aventures tout en jurant fidélité sur Skype à sa Lucie.
A l’école, dans le métro ou dans la rue, dans les bars et les fêtes improvisées, il croise quelques figures. Un prof bienveillant avec ce petit provincial perdu dans ce Paris qui écrase les faibles. Un apprenti cinéaste qui affiche ses premiers succès «Etre dans le vent c’est l’ambition des feuilles mortes». Jean-Noël, homosexuel paisible qui le couve d’une amitié sincère et qui finit par s’agacer «Tu es toujours malheureux, tu me fais chier, chier». Ou encore la belle Annabelle, «fille de feu» militante et rebelle dont il tombe amoureux, évidemment.
Mais il y a surtout, le gourou de la bande. Mathias venu d’une autre planète. Brutal jusqu’à la prétention. «C’est pas les images qui m’intéressent, c’est le cinéma» pour «rendre le monde habitable». Le petit lyonnais est sous le charme. «Un castrateur» lui glisse Annabelle qui affronte le prophète avant de finir dans son lit. Etienne effondré. Déchiré mais toujours silencieux.
Autour de lui, on parle, on parle, on s’affronte. Mais sans trop y croire. «Tu as déjà vu quelqu’un changer d’avis dans une discussion, même douter ?» On lit aussi beaucoup. Novalis et Nerval en écoutant Bach. Et on fume sans répit.
Epilogue, deux ans plus tard. Quelques minutes pour dénouer le fil de cette superbe intrigue qui colle à la vie.
Chef d’oeuvre, pas loin. Manque une lumière dans cette obscurité. A chacun de l’allumer.
Peut-être faut-il avoir digéré les lettres de Pascal, qui inspirent «Mes Provinciales», une défense acharnée du jansénisme contre la souplesse Jésuite. Au nom de la pureté. «Etre soi-même» murmure Etienne très pascalien. Vieux rêve qui tourne souvent au cauchemar.
Un film impitoyable, au fond, sur la jeunesse. Et cette intransigeance qui annonce d’inéluctables compromissions. Ou des explosions en vol. Regard très noir mais allégé par une certaine drôlerie dans les dialogues. Une comédie tragique portée par des acteurs débutants qui donnent à ce dixième long métrage d’un inconnu du grand public, professeur à la prestigieuse Femis, toute sa force en soulignant la fragilité de cet âge où tout est possible mais semble impossible.

«Mes Provinciales» de Jean-Paul Civeyrac, avec Andranic Manet, Gonzague Van Bervesselès, Corentin Fila, Sophie Verbeek… Durée : 2h17

 

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