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Un livre monument vient de resurgir, augmenté de soixante-dix pages pour raconter la colère et le procès qu’il a suscité. Chef d’oeuvre de la prix Nobel Svetlana Alexievitch qui met en scène la guerre livrée en Afghanistan par l’empire soviétique.

Retour magistral pour «Les cercueils de zinc»

20 ans déjà ou presque. Et revoilà «Les cercueils de zinc» chez Actes Sud. Une nouvelle édition de ce livre mettant en perspective cette guerre qui, dans les années 80, a contribué à l’implosion de l’URSS. Mais aussi à l’émergence des premiers fous de Dieu.
On le lit comme un roman. Mais rien à voir avec de la fiction. Rien à voir non plus avec un ouvrage historique qui empile les faits et les dates. Mais un «récit documentaire» porté par des témoignages de quelques pages qui se succèdent sans aucun commentaire. Des soldats. Tirailleurs, pilotes, chauffeurs, chefs de bataillon, éclaireurs, radios, magasiniers, commissaires politiques, cuisiniers, infirmières… Et, comme une chorale funèbre, les mères accablées de ceux qui sont tombés.
Tous avouent simplement ce qu’ils ont vécu. L’horreur. Dix ans. Plus d’un million de morts, deux sans doute. Des blessés, des amputés, des rescapés, traumatisés à jamais. Des orphelins, des veuves. Des familles déchirées. Un peuple marqué par ce grand mensonge officiel qui présentait cette boucherie comme une croisade «internationaliste» pour soutenir «un pays frère». Léonid Brejnev et son KGB en tête, étaient alors au pouvoir. Le «régime» ne s’en relèvera pas. Mais sur cette terre encerclée par la Chine, l’Iran, le Pakistan et trois républiques soviétiques, vont se lever les premiers fantassins d’Al Qaida.
Dès les premières pages, on est saisi. Car ce sont les «coupables» qui parlent de leur vie quotidienne, dans cet enfer. Coupables et victimes. Aveux terrifiants.
Des marches sans fin, la soif, la faim, une nourriture infâme à base de conserves qui datent parfois des années 40, des trafics minables comme ces cartouches bouillies échangées avec l’ennemi contre des magnétoscopes américains. Tout est absurde comme ces chaussures pour la neige qui doivent affronter les chaleurs afghanes. Des chefs brutaux, des ordres imbéciles, de l’alcool beaucoup, le haschich omniprésent pour survivre. Des corps à corps au poignard, les prisonniers abattus sans état d’âme, les filles asservies, les caravanes pillées, des mines qui explosent à l’aveugle, innocents et salauds, des villages anéantis, femmes et enfants exterminés… Le sang, les cris, la haine.
«Un jour un officier est venu nous voir, il venait de Kanadahar. Le soir, il s’est enfermé dans une pièce et s’est tiré une balle dans la tête», raconte une infirmière en ajoutant : «Il parait qu’il était ivre, moi je ne sais pas. C’est dur. Chaque journée est dure à vivre. Beaucoup perdraient la raison». Plus loin, un lieutenant avoue les pires atrocités avant de se rebiffer : «Personne n’a le droit de nous juger… Personne ne peut comprendre cette guerre. On nous a abandonné (…) On nous y a envoyé. Nous avons cru ce qu’on nous a dit. Nous nous sommes fait tuer pour ça».
La propagande invente des héros pour enrôler la jeunesse, les couvrent de médailles en faisant croire qu’ils plantent des arbres dans les «kichlaks» en semant l’espoir. Alors que les «douchs» rebelles sont isolés… Et pour éviter de nommer ces morts qu’il faut ramener de Kaboul à Moscou afin de les rendre à leurs familles, les bureaucrates préfèrent parler du «frêt n°200».
Un livre qui a été lu par des millions de Soviétiques alors que le mur de Berlin venait de s'effondrer et qui a suscité la colère des nostalgiques de l’empire. D’où un grand procès où quelques personnages manipulés sont venus accuser Svetlana Alexievitch d’avoir déformé leurs propos. Procès là encore mis en scène sobrement à travers quelques témoignages. Ce qui souligne le style si particulier de cette «documentariste» : une oralité qui donne à ce récit une spontanéité, une simplicité, une force, celle de la vie.
Pour conclure cette nouvelle édition, quatre pages superbes. Une «expertise littéraire» signée par un académicien et un chercheur biélorusses. Hauteur et profondeur sur le métier d’écrivain quand il choisit le chemin de la vérité.
A lire, relire, prêter… Et méditer.

«Les cercueils de zinc» de Svetlana Alexievitch, Prix Nobel 2015, aux éditions Actes Sud, 328 pages. Première parution en 1989. Edité en France l’année suivante par les éditions Christian Bourgeois.

 

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