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Aucune apparition publique depuis des lustres pour le très médiatique fondateur de la Demeure du Chaos et du site artprice.com. Alors que de nombreuses rumeurs circulent sur sa mort, alimentées par un post Facebook où lui même affirmait se battre contre «le crabe». D’ou une sacrée question : le diable de Saint-Romain a-t-il réussi à se faufiler au paradis ou a-t-il préféré l’enfer ? Délire.

Thierry Ehrmann L’enfer au Paradis

«Non, c’est impossible !»
Au standard de la Demeure du Chaos, la jeune femme qui répond est catégorique. Brutale presque. Impossible de le rencontrer. Ni même un de ses collaborateurs. On insiste, on argumente. Rien à faire. Etrange comme ce «Thierry Ehrmann n’est pas disponible».
Des dizaines de journalistes ont essuyé ce même refus.
«La dernière fois que je l’ai interviewé, il allait mal, très mal», affirme la correspondante à Lyon d’un média parisien. C’était il y a deux ans, environ. «Il avait l’air très fatigué…»
Un photographe confirme : «J’échangeais souvent des mails avec lui, mais depuis deux ans, plus rien. Et la dernière fois que je suis passé à Saint Romain au Mont d’Or, je lui ai envoyé un SMS, pas de réponse… Bizarre, non ?».
Certes depuis une dizaine d’années, Thierry Ehrmann s’est enfermé dans sa Demeure du Chaos dont il ne sortait que très rarement. Refusant d’apparaitre dans un colloque, un vernissage ou une réception qui d’ailleurs n’ont jamais été son truc. Mais jusque là, il accueillait, dans son repaire, artistes, écrivains, juristes… Trônant dans son immense bureau circulaire, en acier noir, à l’affût derrière ses innombrables écrans. De longues discussions où il se lançait dans des démonstrations souvent ésotériques. Un oeil toujours rivé sur le fil de l’Agence France Presse et les cours de bourse.

Même sur le web, ce pionnier du net a disparu. Depuis l’été 2015, plus un mot sur sa page Facebook qui renvoie sur celle de la Demeure du Chaos où s’enchainent des publications anonymes. La dernière photo de lui a été publiée en mars dernier pour illustrer un communiqué sur ses procès en cours. Une photo qui date de plusieurs années où il brandit une bombe de peinture rouge comme une arme. Rien, non plus, sur son blog à part le commentaire d’une loi consacrant «la liberté de création artistique». Mais qui a rédigé ce texte ?
Et puis il y a eu cette interview au Progrès en juin 2015 où il invoque à la surprise générale des «raisons de santé» pour annoncer avoir décidé de «quitter la direction opérationnelle» du groupe Serveur qui pilote ses différentes activités. Notamment son site artprice.com qui recense la cote de 667 000 artistes.
Quelques semaines plus tard, il avoue publiquement qu’il est atteint d’un cancer. En affichant sa combativité : «Entre le crabe et moi, je le dévorerai». Mais impossible de retrouver ce communiqué sur la toile.

Surprise, le 16 novembre dernier, il a surgi sur RTL. Pour réagir à la vente record du tableau de Léonard de Vinci. En revanche, pas d’Ehrmann dans le studio dont les images sont diffusées en live sur le site de cette radio. Un direct au téléphone, précise l’intervieweur. Ceux qui le connaissent confirment que c’était bien sa voix. Et son style. Notamment cet argumentaire implacable pour expliquer que les musées sont devenus «une industrie» qui doit rentabiliser ses «investissements artistiques» en faisant un maximum d’entrées… Mais le personnage est resté invisible. Un imitateur doué ?
Après ce mystérieux passage à RTL, quelques interviews ont suivi dans la presse écrite, Journal du Dimanche et le Temps. Interviews très factuelles, questions-réponses, sans ambiance ni portrait, qui ont très bien pu être réalisées par mail. Donc par un clone.
Mystère, alors que les banquiers murmurent qu’il est à bout de souffle, ruiné, fini… Et que les Chinois sont aux aguets, prêts à bondir sur son trésor, artprice.
Etonnant aussi, un de ses fidèles avocats pourtant très bavard, préfère garder le silence. Et quand on lui demande si son client est mort, il raccroche !
Dans son village de Saint-Romain, personne non plus ne l’a vu depuis longtemps se balader dans les rues. En tout cas, ceux qui savent se taisent, notamment dans le bistrot où il avait l’habitude de prendre un café, le matin, en lisant ses journaux. Même silence de ses voisins. Les pour comme les contre. Tous muets. Et au fond du regard, une lueur inquiète, comme s’ils redoutaient que le phénomène ait le culot de disparaitre en les laissant orphelins de leurs convictions.

Alors une absence mise en scène par Thierry Ehrmann lui même ? Tout à fait dans son registre, lui qui cultive le secret, laissant fleurir les rumeurs sur son compte, les suscitant parfois. D’ailleurs, l’animal a toujours affiché une certaine désinvolture vis-à-vis de la vérité. Trop étriquée pour lui. Inventant parfois des histoires incroyables pour défier ceux qui se cramponnent à la réalité, préférant privilégier le sens, y compris en faisant un petit détour dans l’approximatif.
De quoi encourager les rumeurs. Celles qu’il n’a jamais démenties. Les contemplant de haut, lui le fils d’un vieux polytechnicien, riche et influent, membre de l’Opus Dei. Ce qui a fait prospérer sa légende. Une légende où tout est facile. L’argent d’abord qui lui a donné une liberté. Et ses accessoires : la vitesse, le culot, le brillant, les délires… Un argent qu’il a toujours méprisé pourtant.
Mais peut-on résumer l’itinéraire de Thierry Ehrmann à celui d’un enfant gâté ? En apparence oui. Mais il suffisait de l’approcher pour constater que sa vie a été au contraire un long cri douloureux. Et qu’il n’avait rien d’un fils à papa, désinvolte et dilettante… Un combattant mais aussi une belle culture, une profondeur. «Je suis un guerrier». Version Croisade. Toujours «une juste cause» à défendre. No limit. Avec lui, tous les excès étaient légitimes. «Je suis un anarchiste mystique», répétait cet ancien élève des Jésuites. Et pour l’afficher, il avait choisi un look immuable. Tout en noir, teeshirt, pantalon en cuir, rangers… Et une natte de samouraï plantée au sommet du crâne. Cheveux noirs tirés en arrière, yeux noirs. Le diable !
Le diable justement, il l’a apprivoisé. Tout sauf vade retro satanas. Et il a cultivé ses enfants : la presse, la justice, les arts.. Tous ces démons qui ont hanté son existence et qu’il a embarqué dans ses délires. Des centaines d’articles, de procès et d’oeuvres lancés à la tête des «cons» ! Victoires et déroutes, magistrales toujours. Mais lui jamais vaincu. Donc toujours vainqueur. Banquiers, juges, huissiers, avocats et autres épouvantails qui ont tenté de lui barrer la route ont du renoncer. Le diable, on vous dit. Il les a tartinés de discours qu’ils étaient incapables de comprendre. Brandissant le masque de la folie pour s’échapper. Détruisant sa demeure pour la reconstruire sous le regard ahuri de ses nombreux ennemis. Sacrifiant ses fils, Abraham pas loin.
Il a même osé mettre en scène son propre enterrement au cours d’une cérémonie mémorable dont il ne reste malheureusement que deux ou trois photos saisissantes. Avant de resquiller le troisième jour, comme un Jésus.
Tous ceux qui aujourd’hui font circuler la rumeur de sa mort, croient avoir remporté cette ultime bataille contre le Prince du chaos. Mais avoir raison seraient pour eux une vraie défaite.

Reste une question simple et sans réponse : Ehrmann est-il mort ? La solution pour percer le mystère ? «Une ligne de coke», comme a longtemps répété Thierry Ehrmann face aux «imbéciles» tétanisés par un problème insoluble. Ou alors, plus risqué, se glisser dans la peau du personnage. Plus risqué car tout est alors possible.

Le voilà mort, donc. Mort et enterré, envolé plutôt. Thierry Ehrmann n’hésite pas. Direction : le ciel au volant de son vieux Hummer. C’est la première fois qu’une âme débarque ici à bord d’un engin pareil. En plus, il est tout en noir. Pas le temps de se changer avant de comparaitre devant le tribunal suprême. Et ça ne passe pas inaperçu dans cette assemblée tout en blancheur et lumière.
«Un punk !», hurle en choeur deux anges gardiens.
Alors que Dieu, qui en a vu d’autres, se contente d’un soupir. Souverain mépris. De quoi faire péter les plombs au dragon des Monts d’Or ? Pas du tout.
Thierry se met à genou, humblement, face au créateur. Les créateurs, il a l’habitude. Pas du tout intimidé, il lui lance : «Je suis un artiste» et brandit sa licence de «plasticien», l’attestation d’un psy certifiant qu’il est «incapable majeur», la dernière décision de la cour d’appel lui ordonnant de remettre en état sans délai sa Demeure du Chaos… Des feuilles qui virevoltent. Nuage de papier.
Dieu lui annonce qu’avant de «prétendre entrer au Paradis», il doit être jugé par un tribunal où siègent quelques Saints et non des moindres, Pierre, Jean, Thomas, Paul… Un sacré tribunal présidé par Dieu lui-même avec dans le rôle du Procureur, Judas.
«Les procès ça me connait», attaque l’accusé, «Vous êtes prêts ?».
Judas se lève, portant encore la marque d’une blessure au cou et à l’oreille. Visiblement choqué : «Tu as un sacré toupet Ehrmann».
Réplique cinglante : «Moi, mon lapin, je n’aurai jamais vendu mon âme 30 dollars pour ensuite mettre fin à mes jours. J’aurai assumé !».
Saint Pierre tousse bruyamment pour dissimuler son fou rire.
Un coup de vent, Dieu vacille sur son nuage. Thierry lui s’amuse, un oeil sur la Vierge, l’autre sur Judas. Son éternelle salamandre, symbole d’éternité, tatouée sur l’avant-bras alors qu’une petite auréole est venue se percher au dessus de sa tête.

La Vierge Marie s’approche. Un clin d’oeil de ce diable d’Ehrmann et déjà elle craque. Dieu passe une main dans sa longue barbe grise, en grognant. Il hésite quelques instants à prononcer un report éternel de l’audience pour renvoyer cet arrogant dans les limbes de la justice divine. Mais d’un geste il ouvre le procès car, pour lui, l’affaire est simple : ce démon ira rejoindre son maitre. A voix basse, il consulte Saint Pierre qui hoche la tête d’un air entendu.
Thomas commence à lire l’acte d’accusation, en avertissant : «Ça va prendre une éternité». Devant lui, une pile de documents accablants. Dieu lui fait signe de s’exécuter.
Paul, très martial, intervient pour suggérer que le renégat a droit à un avocat. Un juriste, ce Paul, féru de droit romain. Judas s’interpose : «On a demandé aux millions d’avocats que nous avons eu la légèreté d’accueillir au Paradis… Tous se sont désistés». Défendre Ehrmann, «plutôt crever !», a lâché un ténor, oubliant qu’il n’avait pas échappé à la peine capitale concluant toute vie humaine, même brillante. Le célèbre Vergès aussi s’est défaussé : «Trop médiatique cet Ehrmann, je n’aurai pas d’espace !».
«Vous me connaissez ! Avec ou sans avocat, je serai intransigeant avec la vérité», s’insurge Thomas le sceptique en reprenant sa lecture. Une longue litanie de péchés, alternant des faits incontestables et des fictions voire des fantasmes :
«Vous êtes un adepte de la bigamie, il semble même que vous vous en vantiez sur terre…». Ehrmann approuve en souriant. L’apôtre coche la case. Puis il enchaine : «Viols en réunion…». Là, il s’insurge, expliquant à son juge que faire l’amour à plusieurs n’a rien à voir avec un viol. «On appelle ça une partouze, mon cher, un peu comme une messe mais tout nu». Thomas ne coche pas la case et poursuit : «Consommation de stupéfiants, intimidations, braquage de banque, manipulations…». Le lecteur jette de temps en temps un regard à ce gibier de potence qui lève les yeux au ciel. Du coup, il coche sans hésiter.
Tout y passe, il évoque même des histoires singulières, comme cette réunion où l’accusé a tiré sur un de ses collaborateurs avec un revolver. «Il m’avait menti», réplique le coupable qui oublie au passage qu’il avait tiré à blanc. Acte manqué.
Il va aussi tenir tête à son accusateur quand il le qualifie de «proxénète notoire» en évoquant le «Minitel rose», un ancêtre du web qui a prospéré dans le commerce du sexe. «Je n’ai fait que mon job : connecter les désirs».
«Et l’orgueil ? Vous avez oublié l’orgueil», tonne Judas.
« Vanité des vanités, tout est vanité » répond le plasticien des Monts d’Or, en citant l’Ecclésiaste.
«Des faits, je n’ai retenu que des faits précis, pas des généralités !», s’interpose Thomas. «666 péchés», conclut Saint Jean au terme de plusieurs heures accablantes. 666, le fétiche de Thierry Ehrmann, chiffre du diable.

«Qu’avez vous à dire pour votre défense ?»,
demande Dieu, sur un ton moqueur. «Rien, je suis indéfendable !», confesse le condamné aux flammes. Avant d’éclater d’un rire sonore.
«Il s’en mis plein nez ou quoi ?», murmure Judas.
L’auréole du Merlin des ténèbres lance des éclairs.
«Excusez, j’ai oublié de mettre mon portable en silencieux». Et tout à coup, il se redresse, debout sur son nuage bleuté. «Une belle gueule quand même», glousse la Vierge qui s’agite dans les tribunes. Derrière elle, Joseph hausse les épaules. Il veut intervenir. Mais Jean Paul, un petit gars aux yeux clairs, un accent polonais et l’oeil coquin, le retient par le bras : «Toi le cocu, fermes là !».
Thierry profite de l’incident pour s’adresser en direct au divin président : «J’ai un deal à vous proposer…».
Le public qui est venu assister, en nombre, à cette audience céleste, frémit. Les anges tentent de maintenir l’ordre. Un certain Johnny, fraichement débarqué, exige d’être au premier rang, en hurlant : «Moi je n’ai jamais mis un genou à terre pour supplier». A ses cotés un nouveau venu aussi. Jean d’O, canonisé avant même d’être accueilli par Dieu lui-même avouant avoir «adoré» plusieurs de ses livres, notamment « Au plaisir de Dieu».
Voix pointue, très Figaro, il minaude : «Ce garçon a mauvais genre, ne trouvez-vous pas ?».
Jean Rochefort s’en mêle. Crinière blanche, sourire espiègle, costume jaune pétard, une carte mytoc.fr en guise de pochette. Il fait également partie de la dernière fournée des terriens célèbres qui viennent de rendre l’âme. Très à l’aise. L’enfer, il connait puisque lui même a pronostiqué, avec un joli succès, qu’on finira tous au paradis. Il contemple Ehrmann, indulgent «Tu te donnes des airs maléfiques alors que tu es un ange, au fond». Ehrmann lève les bras au ciel. «Papa !» Dieu est interloqué. Judas nerveux, ses tics lui reprennent. La Vierge en transe.

«Seigneur, écoutez moi. J’ai une idée géniale. Je vais réaliser pour vous une banque de données, une sacrée banque de données… Du jamais vu !»
Silence de plomb dans la salle. Les nuages faseyent, les âmes vibrent.
«Je savais qu’il allait semer la pagaille » murmure Dieu à l’oreille de Jean, son favori, qui lui répond dans un beau sourire : «Seigneur, Ehrmann en enfer ça va être l’enfer». Un doute saisit alors le Tout Puissant. Ne doit-il pas garder ce lascar prêt de lui pour le surveiller ? Il serait capable de tout, y compris de détrôner Lucifer.
Thierry sourit. Grâce à un capteur hypersensible greffé sur son cortex, il a compris le dilemme qui agite le saint tribunal. Il sait qu’il a une chance. Alors, sûr de son effet, il poursuit : «Une banque de données qui vous permettra de faire votre job sans vous fatiguez et de façon beaucoup plus efficace…».
Il pointe alors du doigt dans la foule toutes les tristes figures qui ont échappé à la damnation éternelle, tous ceux dont il a affiché le portrait sur les murs de sa Demeure, Ben Laden et autres Milosevic.
Dieu soudain intéressé :
«Une banque de données de quoi ?»
«Une banque de données qui recensera tous les pêchés de l’humanité, depuis Adam et Eve. 200 000 ans, ça fait de sacrées archives !»
«Impossible ! Aucun serveur ne résistera», s’exclame Judas.
«Tu connais le groupe Serveur, mon lapin ?» Ehrmann est vert de colère. Son auréole crépite.
Saint Pierre sourit. Il déteste l’Iscariote qu’il a baptisé «le traitre» et qu’il a juré à la moindre incartade de renvoyer là où il aurait du finir sa triste carrière, «Dans la fournaise ! Si Dieu n’avait pas fait preuve d’une inexplicable faiblesse» pour celui qui l’avait dénoncé. «Son coté ravi de la crèche» persifle Thomas.
«Quand je dis tous les pêchés, c’est tous les péchés. Les véniels comme les mortels. Tous, des milliards. Et on va les classer avec méthode grâce à un moteur de recherche sophistiqué qui permettra de les repérer par catégorie : sexe, argent, violence… Mais aussi par nom, lieu, date….»
Dans la foulée, il propose même de «baptiser» ce site web : «e-mortel». Une marque qu’il a déposé, la veille de sa mort, à l’INPI, l’Institut National de la Propriété Industriel qui étend son empire jusqu’au confins de l’univers. La Vierge applaudit, suivie par Marie Madeleine aux anges. Et toute une troupe de jolies jeunes femmes rayonnantes. Même Eve qui ne se sépare jamais de son cobra est séduite.

«Et la CNIL?», objecte Judas en argumentant : «Ce genre de fichier est maléfique, ça m’étonnerai qu’ils laissent passer ça». La fameuse Commission qui règne sur les libertés face à cette satanée informatique. Même au plus haut des cieux, on s’en méfie.
Dieu, une fois de plus agacé, se met à parler comme Ehrmann : «Ils ne vont pas m’emmerder ces connards, je suis Dieu, bordel !».
Thierry profite l’ouverture : «C’est vrai ça. Dieu sait tout. Son seul problème c’est la mémoire !». Il sort alors de sa poche un minuscule rectangle en acier sidéral. La dernière invention diabolique d’Apple qu’il a raflé en montant au paradis dans les laboratoires de Cupertino, au coeur de la Silicon Valley. Un Mac Screen qui change de taille à volonté.
D’un geste, l’accusé la transfigure en écran géant. Dieu et les siens ne peuvent retenir un cri de stupeur.
«Miraculeux», murmure la Vierge qui s’est approchée, entourée de ses amies.
«Voilà !», carillonne Ehrmann en dévoilant «la version beta » de son e-mortel. En home page, un portrait de Dieu avec Ehrmann à sa droite. Grande fresque gothique. Une vidéo présente «le concept». Et quelques onglets, des crucifix dorés où sont gravés les sept péchés capitaux permettant d’activer le fameux moteur de recherche. En un seul clic.
Et tout à coup, il se lâche : «On va cartonner. Une tempête virale. Et j'ai quelques idées pour monétiser tout ça, à base d’indulgences. Ce sera le nouveau Bitcoin ! Bien plus fort que cet attrape nigaud…».
«A qui j’envoie la facture ?», fanfaronne déjà le démon de Saint-Romain.
Paul, l’inflexible comptable, se penche vers lui : «On va faire un troc. Ton e-mortel contre ton ticket pour le Paradis. Tu as une minute pour réfléchir. Mais attention, le Paradis pour toi ça va être compliqué. Pas de coke, pas de partouze… Et surtout pas de procès ! Tu vas être malheureux…»
Dieu rigole. Puis, il se ressaisit et prononce la sentence d’une voix solennelle alors qu’une chorale surgie de nul part psalmodie le Cantorium de Saint Gall.
«Thierry Erhmann vous êtes condamné au Paradis…. A perpétuité».
«C’est sans appel ?», lance Ehrmann, triomphant. Puis il quitte son nuage et d’un pas lent et décidé, planant dans l’espace, s’approche du créateur, le prend par la manche et lui glisse à l’oreille :

«Dis donc, si on s’associait tous les dieux, pardon tous les deux, je suis en train de monter une start-up… Je t’avance la mise de départ, mais on fait du 50/50, hein ?»
« 50/50 de quoi ?», lui demande le Créateur.
- Mon idée est très simple, Seigneur, j’allais dire évidente… 
- Arrête Thierry… 
- Tu me cèdes l’enfer et je te gère ça d’enfer !
Dieu termine désormais toutes ses interventions par un «Thierry» amical et doux alors que lui l’appelle désormais Seigneur sur un ton affectueux et très théâtral. La conversation prend une drôle de tournure. Intime presque, comme entre deux vieux complices.
- Tu veux gérer l’enfer mais tu es au Paradis, Thierry !
- Justement, Seigneur, c’est le point de vue idéal pour gérer l’enfer.
- Mais l’enfer ne m’appartient pas, Thierry, je suis simplement Dieu.
- Ne me prends pas pour un puceau, Seigneur. L’enfer c’est ta filiale la plus performante. Sans l’enfer t’es mort !
- Mais quelle est ton expérience de l’enfer, Thierry ?
Enfin Seigneur, je suis le fondateur de la Demeure du Chaos !
Pas gagné. Mais il savoure sa première victoire. Lui au Paradis, lui le franc-maçon expulsé des loges et conduit sur «la voie sèche» qui l’a condamné à «errer les yeux brulés par la lumière». Le voilà désormais assis à la droite de Dieu ! Délicieuse vengeance qu’il célèbre d’un doigt en direction de ses frères qui dénonçaient sa folie.

Un type étrange se faufile dans le prétoire. Tête ronde, cheveux blanc, regard allumé, sourire sardonique… «Ben ! Mais tu n’es pas mort ! Qu’est-ce que tu fous là ?», lui lance Ehrmann. Ben l’ignore. De son écriture d’écolier appliqué, petit rond sur les «i», il calligraphie sur les nuages quelques mots, toujours les mêmes : «Le chaos c’est la résurrection», «Le chaos c’est la résurrection»… Tout en martelant à voix haute «kaösse» à l’allemande.
Thierry, qu’on surnomme déjà «diabolus pariete», le diable de la toile en latin, présente Ben au cénacle. «Mon adjoint, mon frère». Puis il revient à la charge.
- Avec notre e-mortel, on va enflammer le dark web, Seigneur !
- C’est quoi ça encore, Thierry ?
- L’internet profond, Seigneur. Réservé aux initiés comme nous ! Tu connais Hakim Bey ? Un génie, le père de tous les hackers de l’univers. Personne n’est vraiment sûr qu’il existe. Comme toi. Et pourtant il obsède tout le monde. Comme toi.
Dieu rigole pour la deuxième fois en un jour. Un grand jour.
Thierry s’allonge alors sur un Cirrus, sorte de jacuzzi nuageux, pour envoyer un long sms à la terre annonçant qu’il vient de conclure «un deal sensationnel avec Dieu». Avant même d’avoir obtenu sa bénédiction.
- Tu n’as pas le droit, intervient Judas
- Et alors ? réplique le nouveau pensionnaire du Paradis tout en appuyant sur la touche «envoyer» avant de lui lancer : «Mort aux cons». Et Saint Pierre se surprend à répéter : «Mort aux cons» alors que Dieu se retient pour ne pas l’imiter.
A Saint-Romain, personne n’est surpris par le message. On déclenche la procédure habituelle : communiqué à l’AFP, lettre recommandée à l’AMF le gendarme de la Bourse, interviews en série… Enfermé depuis des années dans les caves où a été aménagée une geôle, l’imitateur est réquisitionné. Toutes les nuits, il hurle : «Je suis Ehrmann, je suis Ehrmann…». Au début c’était une protestation. Mais il avait fini par y croire et même à lui ressembler. Habillé tout en noir, une salamandre sur l’avant-bras. D’ailleurs, il commençait lui aussi à redouter la mort, en cherchant une issue pour échapper à l’inéluctable. En répétant le mantra des Monts d’Or : «Mort aux cons!».

Photos extraites d'une vidéo mettant en scène la mort de Thierry Ehrmann le 18 octobre 2009 à Saint-Romain au Mont d'Or. Une réalisation d'Alexandre Cardinali dans le cadre de la Borderline Biennial 999 selon un scénario original de Thierry Ehrmann.

 

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